En 1959, Alfred Max, journaliste de renom, devient maire d’un petit village des Maures

Septembre 2017 • par Gérard ROCCHIA, historien local

Chronique historiquePersonnage célèbre

Sans son nom qui figure au fronton de la piscine municipale et quelques Gardois encore en vie qui ont eu l’honneur de l’avoir côtoyé, qui connait réellement Alfred MAX, premier maire  » étranger » au village, élu avec succès en 1959 et réélu en 1965 ? Sans une panne de voiture inopinée, le hasard faisant quelquefois bien les choses, ce jeune homme plein d’initiative et à l’avenir prometteur n’aurait probablement jamais eu l’occasion de rester si longtemps dans ce village perdu des Maures et y découvrir un cabanon qui de coup de foudre se transforma en résidence secondaire. Pour ceux qui l’ont côtoyé, son nom est toujours associé au quartier de « Famorane ».

Mais revenons quelques années en arrière pour mieux cerner le parcours particulièrement riche de notre « premier magistrat estranger ». Après son baccalauréat et un diplôme de Sciences-Po, à peine dans sa vingtième année, la Société des Nations l’envoie en Chine pour une mission humanitaire. Après cette brève expérience d’un an, le voilà à Washington, à quelques rues de la Maison Blanche pour préparer un doctorat en sciences politiques et un essai sur la politique étrangère des Etats-Unis. Cette même année, l’Amérique se passionne pour la réélection de son président Franklin Roosevelt, déjà élu en 1932 mais en difficulté quatre ans plus tard. Les américains sont habitués aux  » votes de paille « , censés anticiper le nom du gagnant. Un illustre magazine, le « Literary Digest » se targuait, après avoir questionné plus de dix millions de ses abonnés, de prédire la défaite du président sortant mais, coup de théâtre, un jeune universitaire du nom de Georges Gallup contredit ce pronostic pour donner Roosevelt largement vainqueur en ayant interrogé seulement un panel de quelques milliers d’électeurs, mais de façon scientifique. Roosevelt est largement réélu avec 67%. Le monde du sondage d’opinion moderne vient de naître.

En découvrant ce phénomène social, Alfred Max décide de rencontrer ce fameux Gallup. Malgré le succès fulgurant donné à son entreprise, celui-ci le reçoit et se lie d’amitié avec ce jeune français curieux et plein d’ambition. Des instituts de sondage se créent en Australie, en Angleterre ainsi qu’au Canada. Pourquoi pas en France ? Alfred Max rentre avec l’idée bien arrêtée d’en être un des principaux acteurs. Gallup lui donne l’exclusivité pour l’Europe ; la machine se met en marche. Le Centre d’Étude de l’Opinion Publique est lancé, et Alfred Max, par sa collaboration avec le quotidien Paris-Soir, devient, le 22 juillet 1939, le premier sondeur français à effectuer un sondage d’opinion par voix de presse.

Il est concurrencé par Jean Stoetzel qui vient de créer l’IFOP (Institut Français d’Opinion Publique). Mais la France n’est pas prête et l’entrée en guerre met fin à l’expérience, d’autres s’y essaieront pour servir certaines causes1 … Retour en Amérique après avoir été démobilisé du Deuxième Bureau de l’armée de l’air et un court séjour à Beyrouth pour une nouvelle collaboration avec Georges Gallup à l’occasion de l’élaboration d’un ouvrage « A Guide to Public Opinion Polls ». Dans la préface de la seconde édition, Gallup soulignera l’importance du rôle joué par Alfred Max dans la préparation de cette initiation aux enquêtes par sondage (édition de 1944).


En Europe, la guerre fait rage. En avril 1942, Alfred rejoint l’Angleterre où il fait sa première rencontre avec le général de Gaulle. Après six mois d’affectation au service de presse du général, il suit un entrainement de pilote dans la Royal Air Force qui le conduit à devenir commandant de bord dans le « Groupe de bombardement Lorraine »2. Démobilisé en juillet 1945, il retrouve Jean Stoetzel avec lequel il refonde l’IFOP avec deux autres associés à 25% chacun. Il en prend la présidence de 1979 à 1982, date à laquelle un très grave AVC l’oblige à une retraite forcée jusqu’à son décès en 1990. Mais c’est à travers son travail de journaliste qu’Alfred Max a laissé son empreinte. A peine rentré d’Angleterre en 1945, et alors qu’il relance l’IFOP, Pierre Lazareff, qui avait publié ses premiers sondages dans France-Soir, le contacte pour un poste de rédacteur en chef d’une nouvelle revue qui marquera son temps : « Réalités ». Cofondateur fécond, suivront de nombreux autres magazines prestigieux comme « Connaissance des Arts », « Entreprise », etc.
C’est également la période qu’il choisit pour construire sa maison à La Garde-Freinet.
Expérience qu’il relate dans le numéro 60 de la revue « Réalités » de janvier 1951. Huit ans plus tard, il deviendra, sous la sollicitation constante de Marcel Infernet, le maire incontesté. On attend de lui que par ses nombreuses relations il sorte de l’oubli les quelques dossiers bloqués par l’administration. En fait, il va sortir complètement le village de sa torpeur rurale pour le projeter dans le XXe siècle. Les projets les plus ambitieux se succèdent et, entre une interview du Président américain Eisenhower ou du Président égyptien Nasser, il lance les dossiers pour la construction de la nouvelle école, la mise en chantier des HLM, l’implantation d’une piscine municipale, la restauration de la chapelle Saint-Clément, l’achèvement de l’électrification du village et des écarts. Il réagit pour faire face à la pénurie de l’eau en lançant un gros chantier de construction d’un barrage ; il s’occupe des jeunes et des anciens et ouvre les portes d’une industrie naissante : le tourisme. Un travail auquel il consacre tous ses moments de repos. Plus tard, il deviendra conseiller général et régional et sera candidat aux législatives qu’il perdra de peu.

Le météore Alfred Max est passé à La Garde-Freinet, donnant au village une impulsion résolument moderne et touristique. Aujourd’hui très peu s’en souviennent.

NOTES:
1) GREMY Jean-Paul : Enquêtes sociales et sondages politiques sous l’occupation. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00581112v3.
2) http://www.ordredelaliberation.fr/fr/compagnons/les-unites-militaires/le-groupe-de-bombardement-lorraine

SOURCES :
– MAX (Alfred), 30 ans d’initiatives et d’affrontements en lisière de l’Histoire : sondages, presse, politique locale, Éd. d’Aujourd’hui. 1988, Plan-de-la-Tour.
https://www.franceculture.fr/emissions/les-nuits-de-france-culture/les-instituts-de-sondages-dopinion-lors-du-referendum-de-1945

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